Le gorille invisible : ce que la cécité d’inattention dit de notre travail
En 1999, deux chercheurs de Harvard ont montré qu’on peut ne pas voir un gorille qui traverse une scène en plein milieu. Cette expérience, devenue célèbre, éclaire un mécanisme qui piège chaque jour des professionnels compétents.
En bref
- Environ une personne sur deux ne voit pas le gorille quand elle est occupée à compter des passes.
- Ce n’est pas un défaut de vue : le cerveau filtre ce qu’il n’attend pas quand l’attention est prise.
- Connaître le piège ne protège pas : on rate simplement autre chose.
- La meilleure parade est collective : un collègue dont le rôle est de regarder ailleurs.
L’expérience
Daniel Simons et Christopher Chabris filment deux équipes de trois joueurs, l’une en blanc, l’autre en noir, qui se passent des ballons de basket. Ils demandent aux spectateurs de compter les passes de l’équipe en blanc. Au milieu de la vidéo, une personne déguisée en gorille traverse la scène, s’arrête face à la caméra, se frappe la poitrine et repart. Elle reste 9 secondes à l’écran.
Résultat : environ un spectateur sur deux ne la voit pas.
Ce que cela révèle
Ce phénomène s’appelle la cécité d’inattention. Quand notre attention est mobilisée par une tâche exigeante, le cerveau ne traite pas tout ce qui arrive sur la rétine : il filtre ce qui ne correspond pas à ce qu’il cherche. Nous avons l’impression de tout voir, alors que nous ne percevons qu’une partie de la scène.
Et si on connaît le piège ?
En 2010, Daniel Simons a refait l’expérience en ajoutant deux changements : le rideau du fond change de couleur et une joueuse sort du champ. Ceux qui connaissaient déjà la vidéo ont tous vu le gorille, mais très peu ont remarqué les deux autres changements.
Au travail, où sont nos gorilles ?
Un conducteur concentré sur un appel, un chirurgien focalisé sur une difficulté technique, un manager absorbé par un tableau de bord : dans chaque cas, l’essentiel peut se trouver juste à côté de ce que l’on regarde. Les rapports d’accidents dans l’aviation, le ferroviaire ou la santé décrivent souvent ce mécanisme.
- Une réunion où tout le monde suit l’ordre du jour sans voir que le problème principal n’y figure pas.
- Un projet piloté sur ses indicateurs alors que le client est en train de partir.
- Une tâche répétée cent fois, où l’on ne remarque plus le détail inhabituel.
Comment s’en protéger
La volonté individuelle ne suffit pas : on ne peut pas décider de voir ce que l’on ne perçoit pas. Les parades sont surtout collectives.
- Répartir les rôles : pendant que l’un se concentre sur la tâche, un autre garde la vue d’ensemble.
- Protéger les phases critiques des interruptions, comme les pilotes sous 10 000 pieds.
- Encourager chacun à signaler ce qui lui semble inhabituel, même sans certitude.
FAQ
Questions fréquentes
Où voir la vidéo originale ?
Elle est publiée par Daniel Simons sur YouTube sous le titre « selective attention test ».
Les experts sont-ils moins sujets à la cécité d’inattention ?
Non. Elle fait partie du fonctionnement normal du cerveau. L’expertise aide à savoir où regarder, mais pas à tout voir.
Sources
- Présentation de l’étude Simons et Chabris (PMC)
- Time, la suite de l’expérience en 2010
- Vidéo « selective attention test », Daniel Simons